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Publié par abgrall

Préambule

Les articles que vous trouverez ci-dessous ont pour finalité la redaction d'un livre. Ce livre sera édité chez ESF, normalement. Je vous remercie de vos critiques et commentaires.

Le cerveau social

Le développement de soi par imitation d’autrui est un phénomène courant, que l’on observe même chez certains primates. Il y a apprentissage par observation de ses congénères, nous l’avons évoqué précédemment. Aujourd’hui, l’observation directe n’est pas la seule voie permettant l’acquisition de la culture. Il y a une communication implicite dans la lecture d’autrui par l’intégration d’élément de réflexion à son raisonnement personnel qui permet de s’identifier à un groupe de pensées de référence. Toutes lectures, quel que soit le support, ont une influence sur le cerveau du lecteur. Chaque élément lu contient un savoir que nous intégrons à nos connaissances, nous modifions nos schèmes de pensés. Cela peut être infime ou imperceptible, mais dans la mesure où cela a un sens, nous l’analysons pour que ce texte prenne sens et donc s’intègre aux éléments de pensée existants qui lui permettent justement d’avoir une signification.

Mais notre capacité d’intégration va plus loin, nous extrapolons à la fois ce que nous lisons et ce que nous comprenons. C’est un phénomène d’anticipation de ce qui pourrait être dit ensuite, et de ce que nous pourrions en penser. C’est ce que nous retrouvons dans la théorie de l’esprit (TDE : Does the chimpanzee have a théorie of mind : behavioral and brain science n4, 1978). « La TDE désigne la capacité de reconnaitre un certain état mental – croyance, intention, désir, tendance, connaissance, etc. – à l’autre et de comprendre que cet autre a des croyances et des intentions qui sont différentes des siennes propres. » (Hors-série spécial sciences humaines n° 14, nov. – déc. 2011[1]). La connaissance de l’empathie chez l’homme dérive de ces observations, nous avons une représentation consciente de l’esprit de l’autre. L’observation des neurones miroirs permet d’extrapoler ces connaissances à la notion d’empathie. Nous avons une tendance naturelle à concevoir l’esprit de l’autre à distance. Pourquoi cela serait différent dans la lecture d’article sur internet. Si l’on considère que les connexions entre les individus servent de base à une conscience générale autour d’une idée, nous anticipons la réaction de ces individus et futurs lecteurs autour de nos expressions virtuelles. Nous donnons une expression de nous-mêmes dans la communication numérique comme dans toute communication. Si nous ne pouvons pas toujours lire les expressions du visage, nous pouvons lire les réactions des internautes via différents réseaux sociaux. Ainsi, ces réseaux sont une représentation de nos caractères, de notre identification numérique. Les personnes s’aiment, se quittent virtuellement. Sans se voir, par simple Web Cam, des unions se créent[I1] . Nous sommes capables de nous projeter dans une relation réelle à partir du virtuel, au point de s’engager dans le mariage. Nous développons des réseaux de consciences, des réseaux neuronaux par recoupement, par transcription des perceptions de soi, par identification au groupe d’appartenance auquel nous voulons appartenir sur la toile. La question de l’identité est au cœur de l’évolution d’internet, que sommes-nous dans l’immensité des relations, des connexions, ne sommes-nous qu’un neurone dans ce cerveau mondial et numérique ? Chaque extrapolation, anticipation de sens, correspond à un réseau de connaissances qui nous est propre et qui implique notre capacité à retrouver nos souvenirs dans une impossible reconstruction de nos savoirs anciens, cette extrapolation du savoir possible est une reconstruction d’un futur possible de connexion neuronale possible.

Il apparait que notre intégration des savoirs possible est une recherche de connexion possible. C’est ainsi que nous cherchons dans ce savoir planétaire une identification de nos centres d’intérêt. J’entends par intérêt la notion de possibles interactions futures qui nous pousse, nous motive, dans certaines actions, c’est une des théories de la motivation (fenouillet). Pour qu’il y ait une véritable interconnexion, il faut donc une communication sur les savoirs en jeu. La manipulation des données entre personnes de même niveau d’intégration, ayant les mêmes capacités de compréhension, globalement les mêmes souvenirs sur les thèmes étudiés et donc une reconstruction semblable, permet de comprendre les liens entre les savoirs multiples présentés. Car le problème vient aujourd’hui dans cette multiplication des savoirs possibles dans le choix des données. Le développement des réseaux sociaux tient en partie dans cette reconnaissance entre pairs. La vraie démocratisation du savoir est la mondialisation de ce savoir. L’élitisme ne vient pas du lieu où le savoir est concentré, ou des personnes qui la détiennent, mais des groupes qui l’étudient et cherche à le comprendre, à l’intégrer à leur propre matrice, et donc au groupe, à leur réseau social. Il apparait essentiel d’éduquer les élèves à avoir une conscience d’eux même avant d’entrer en communication avec le monde. Une conscience de son savoir de son mode de pensée. Sans cela il pourrait perdre leur identité culturelle, social.

Quant à savoir si les réseaux sociaux sont le vecteur de cette conscientisation du savoir, je crains que le filtre des interfaces soit parfois réducteur de la pensée collégiale. Les moteurs de recherches eux aussi nous donnent accès à une partie de l’information. Mais nous ne pouvons comparer toutes les sources, alors il faut sélectionner ses sources, ceci est une référence à l’algorithme darwinien précité. Faire confiance à certains sites, certaines personnes. Il faut filtrer l’information, l’utilisation des outils de veille du type « scoop it » est un exemple. Vous choisissez de suivre les choix de personnes d’intérêts communs qui référencent des sites, des articles ou vidéos. La connaissance informatique est une pierre de notre construction numérique personnelle. Notre capacité à entrevoir le monde est souvent fonction de notre capacité à le percevoir et à nous percevoir, et c’est encore plus vrai dans un monde hyper connecté.
« Il ne suffit pas de s’emparer de ressources et d’identifier en quoi elles peuvent être utiles et pertinentes dans une médiation donnée. Encore faut-il que ces ressources soient mobilisables lors d’une interprétation qui prend place dans une situation complexe et un cadre interactif (l’interactivité se situant au niveau des apprenants comme au niveau des différents médiateurs de l’apprentissage). »[2]

Ceci explique sans doute partiellement le développement des MOOC (massive open online course). Sur une base de connaissance commune, le développement personnel est lié à la participation, aux échanges, aux interconnexions entre les participants[I2] . Notre souvenir est une reconstruction, un tissage des liens neuronaux. Nos souvenirs ne sont pas liés uniquement à la lecture d’un article, mais aujourd’hui, nous apprenons par de multiples canaux sur Internet. Les notions sont transmises autant visuellement, auditivement, mais aussi de manière kinesthésique par manipulation au travers de jeux sérieux.

Donc 3 éléments :

Le savoir est une extension de la culture individuelle mondialisée, c’est une évolution darwinienne de la connaissance par adaptation aux moyens d’échange actuel.

La connaissance ainsi définie ne peut exister que par l’échange, l’interaction, l’autorégulation. La culture est une co-construction, une confrontation de soi avec le savoir mondial, une interaction avec le milieu.

C’est un système complexe de liens infinis qui s’auto-entretient et se maintient comme tout système par une communication entre les éléments le constituant.

En ces mots nous sommes dans un système complexe au sens où le décrit Edgard Morin dans son livre « La méthode ». De même que les idées ont une vie dans la noosphère[I3] , le savoir, la connaissance aussi. Le savoir entretient des relations avec les individus, et dépend d’eux, des connexions que chacun entretient avec ces connaissances. Aujourd’hui, le savoir n’est plus figé comme une donnée absolue, si tant est qu’il ait pu être figé un jour, mais ce qui change c’est la rapidité de circulation, de transformation des données dans ce monde hyper connecté. Le système est « une unité globale organisée d’interrelations entre éléments, actions, ou individus ». L’écosystème n’est plus le même, c’est la biocénose [I4] qui est modifiée par les relations entre les individus qui sont démultipliées. La connaissance est modifiée par les apports constants des participants, par les connexions, les échanges, les confrontations. Ces incessantes communications entre cette sphère numérique, nouvelle noosphère, donne une autonomie à ce nouveau savoir déconnecté du réel, il prend vie, car il n’est plus dépendant d’un individu qui serait maitre de l’idée, de la théorie originale : son indépendance est la résultante du nombre de connexions internet. Le système est auto-entretenu par le dialogisme [I5] infini dû au milliard de participations.

Néanmoins, l’accès au savoir est individuel. Il peut s’exercer en groupe, mais son appropriation est nécessairement individuelle. C’est par le filtre de nos connaissances personnel que nous traduisons, interprétons une donnée, ainsi chaque personne est un système à lui seul, il y a une communication entre l’environnement neuronal et l’élément nouveau, la connaissance entrante. Ainsi, tout un chacun s’auto-organise en fonction de son potentiel, de ses acquis, de ses capacités à percevoir le monde. Il faut ainsi considérer nos connaissances personnelles comme un outil permettant d’entrer en communication avec la noosphère du savoir et des idées. Notre capacité à utiliser notre cerveau devient une variable déterminant les possibilités de mise en relation entre notre mémoire et le monde. Notre indépendance, notre capacité à être autonome dans ce nouveau monde, est liée à cette possibilité de mise en relation. L’interconnexion entre le système individuel et le système globale détermine notre singularité, notre identité. C’est la cohabitation entre les milliards de systèmes qui crée le système global. Ainsi, les différences, les mécanismes d’adaptation, les capacités de chacun à s’intégrer créent la complexité et la richesse de cette organisation du savoir. Nous devons apprendre à observer pour être le médiateur entre la complexité globale et individuel. Apprendre à interpréter le monde pour permettre sa compréhension. « L’appui sur le paradigme de la complexité a en premier lieu pour enjeu une adhésion au postulat d’éducabilité, dans le but de construire une logique interprétative de situations d’apprentissage qui soit féconde d’avancées développementales pour l’apprenant »[3]. « Il s’agit d’élargir le champ d’observation des phénomènes, d’en révéler des causalités complexes et interactionnelles, d’identifier des processus de réorganisation cognitive personnelle, de promouvoir le sujet-apprenant. »8 .

Le pédagogue devient dans ce monde un lien, une main tendue entre les composantes du système mondial d’idées, de connaissances. Il accompagne dans le visiteur dans cette toile, il le guide. La compréhension des mécanismes en jeu lui permet d’étendre les interconnexions naissantes, de mettre en relation ces cerveaux en construction avec ce monde changeant. Les jeunes aujourd’hui ne sont plus connectés avec ce monde figé du savoir livresque, transmis comme une vérité immuable. Tout adolescent voit cette folle sarabande de connexion, veut faire partie de ce monde aussi vivant que lui. Il veut surfer sur la vague de ses plaisirs. Le pédagogue intervient pour que les enfants prennent conscience de ce qu’ils sont, de ce qu’ils possèdent, son rôle est de leur montrer l’étendue de leurs possibilités, de les connecter. Il n’est plus question d’apprendre, mais de pouvoir apprendre ce dont on a besoin. Chaque enfant doit prendre conscience de lui pour prendre conscience du monde, la perception de soi permet de percevoir le monde. « Tout développement vraiment humain signifie développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et du sentiment d’appartenance à l’espèce humaine »[4].

[1] David Premack & G. Woodruff : Does the chimpanzee have a théorie of mind : behavioral and brain science n4, 1978, in Hors-série spécial sciences humaines n° 14, nov. – déc. 2011

[2] Barry Valery Identifier les besoins d’apprentissage (Fondements, méthodologie, études de situations), Edition L’Harmattan, 2011, page 29

[3] Barry Valery Identifier les besoins d’apprentissage (Fondements, méthodologie, études de situations), Edition L’Harmattan, 2011, page 27 puis a suivre page26

[4] Morin E, Les sept savoir à l’éducation du futur, Edition seuil, 1999, p27

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